Une amie écrivaine espagnole a publié récemment un micro récit sur le pardon d'une victime à son bourreau. Cette histoire a réveillé en moi d'autres récits de mon histoire familiale.
Un jour mon père, adulte, se trouvait dans la sierra avec son fusil, il s'est retrouvé face à un des hommes qui étaient venus les arrêter lui, enfant, et mon grand père qui disparaitra le 23 août 1936. Il l'a tenu en joue longuement avant de baisser son bras et de faire demi tour. Ce jour-là, il a gagné en humanité car la vengeance n'est pas la justice et que nous valons beaucoup plus que ces assassins.
Mes pensées m'ont ensuite conduit vers les villages d'Andalousie où j'ai pu échanger avec des familles de victimes ou des survivants, je me suis aussi rappelé les derniers jours de mon père. Il paraît que les bourreaux finissent fous, hantés par leurs victimes. Toutes les victimes que j'ai connu ont terminé leur vie terrorisées par des monstres qui hantaient leurs nuits et parfois même leurs jours.
Mon père avait 13 ans lorsque la garde civile et la falange espagnoles sont venus les arrêter, lui et son père un 19 août 1936. Mon grand père a été emmené en "promenade" par la falange espagnole après quelques jours d'emprisonnement. Un "ordre" de Queipo de Llano établissait l'âge minimal pour une execution à 14 ans. Mon père a pu ainsi échappr à la "promenade". Quelques années plus tard, il s'est retrouvé face à un des falangistes qui avaient emmené son père, il aurait pu l'abattre, il ne l'a pas fait.
La morale et une certaine idée de la justice voudraient que les bourreaux soient hantés par leur victimes, en réalité ils sont hantés par l'idée qu'ils se font d'une inéluctable soif de vengeance. Du moins c'est ainsi qu'on me les a décrit au seuil de leur mort. Cette même idée de justice voudrait que les victimes survivantes puissent mourir dans la paix. Pour les survivants de ma famille, ce ne fut pas le cas. Ils étaient terrorisés jusqu'à l'hallucination, voyant des monstres qui les poursuivaient nuit et jour, confondant souvent rêve et réalité. Mon père est mort ainsi et mon oncle s'est jeté d'une échelle à 91 ans pour échapper à ses monstres.
Il faut imaginer victimes et bourreaux cohabitant dans les villages, la blessure ouverte, la honte de sevoir criminalisées et marginalisées pour des crimes commis par leurs bourreaux, le silence et la terreur et puis l'avènement de la parole, même si elle reste murmure de crainte de blesser les descendants des bourreaux, parfois même les épousailles, alors on cultive le silence.
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