dimanche 28 septembre 2014

Victimes et bourreaux

Une amie écrivaine espagnole a publié récemment un micro récit sur le pardon d'une victime à son bourreau. Cette histoire a réveillé en moi d'autres récits de mon histoire familiale.

Un jour mon père, adulte, se trouvait dans la sierra avec son fusil, il s'est retrouvé face à un des hommes qui étaient venus les arrêter lui, enfant, et mon grand père qui disparaitra le 23 août 1936. Il l'a tenu en joue longuement avant de baisser son bras et de faire demi tour. Ce jour-là,
 il a gagné en humanité car la vengeance n'est pas la justice et que nous valons beaucoup plus que ces assassins.

Mes pensées m'ont ensuite conduit vers les villages d'Andalousie où j'ai pu échanger avec des familles de victimes ou des survivants, je me suis aussi rappelé les derniers jours de mon père. Il paraît que les bourreaux finissent fous, hantés par leurs victimes. Toutes les victimes que j'ai connu ont terminé leur vie terrorisées par des monstres qui hantaient leurs nuits et parfois même leurs jours.


Mon père avait 13 ans lorsque la garde civile et la falange espagnoles sont venus les arrêter, lui et son père un 19 août 1936. Mon grand père a été emmené en "promenade" par la falange espagnole après quelques jours d'emprisonnement. Un "ordre" de Queipo de Llano établissait l'âge minimal pour une execution à 14 ans. Mon père a pu ainsi échappr à la "promenade". Quelques années plus tard, il s'est retrouvé face à un des falangistes qui avaient emmené son père, il aurait pu l'abattre, il ne l'a pas fait.

La morale et une certaine idée de la justice voudraient que les bourreaux soient hantés par leur victimes, en réalité ils sont hantés par l'idée qu'ils se font d'une inéluctable soif de vengeance. Du moins c'est ainsi qu'on me les a décrit au seuil de leur mort. Cette même idée de justice voudrait que les victimes survivantes puissent mourir dans la paix. Pour les survivants de ma famille, ce ne fut pas le cas. Ils étaient terrorisés jusqu'à l'hallucination, voyant des monstres qui les poursuivaient nuit et jour, confondant souvent rêve et réalité. Mon père est mort ainsi et mon oncle s'est jeté d'une échelle à 91 ans pour échapper à ses monstres.  

Il faut imaginer victimes et bourreaux cohabitant dans les villages, la blessure ouverte, la honte de sevoir criminalisées et marginalisées pour des crimes commis par leurs bourreaux, le silence et la terreur et puis l'avènement de la parole, même si elle reste murmure de crainte de blesser les descendants des bourreaux, parfois même les épousailles, alors on cultive le silence.


vendredi 19 septembre 2014

Eternelle errance

Couper les ailes à la mémoire. 

Fermer les portes du passé.

Une trace, une image...un rappel ...

La peur de la déchirure

de l'abandon

Un train, un avion, un départ... 

Une fuite...

Abandonner pour ne pas s'abandonner...

Ne pas s'abandonner, jamais...

Partir, toujours plus loin, toujours ailleurs...

là où l'herbe est plus verte tant qu'on n'y a pas posé le pied.







 

mercredi 17 septembre 2014

Mes premières armes

Suis-je

Je ne sais pas encore si je suis, ni ce que je suis.
Je sais que j'éprouve des sensations, du bien-être et parfois des tensions.  Je suis très sensible aux bruits extérieurs.

Un jour, j'ai entendu beaucoup de cris, j'avais peur, j'avais mal.  Je me suis recroquevillé sur moi-même et j'ai essayé de me concentrer sur les battements de cœur de ma mère, mais les bruits prenaient le dessus.  Ensuite il y a eu un grand bruit et puis un grand silence.  Les battements de cœur de la femme qui me porte sont toujours aussi réguliers, je ne comprends pas parce que mon petit cœur à moi, il bat la chamade, pour la première fois, j'ai peur.

Je ne sais pas si c'est le jour ou la nuit.  Les semaines sont plutôt calmes, même si celle qui me porte est très agitée, ça balance dans cette eau tiède qui me rassure malgré le mal de mer.  Surtout les vendredi et samedi soirs, ça tangue beaucoup, il y a de la musique, je l'entends rire à grand éclat et souvent la soirée se termine avec un énorme poids qui m'étouffe, je ne sais plus comment me mettre et je n'arrive pas à dormir.  Puis tout s'arrête.  Le cœur que j'entends est toujours paisible, le mien bat la chamade, j'ai peur.

On voyage beaucoup, je suis toujours dans ma bulle et les sons me parviennent feutrés, malgré cela je perçois des cris et de la violence.  Ça me crispe.  Je me replie au plus profond de moi-même et j'essaie de me concentrer sur les battements de cœur de cette femme dont je suis tellement dépendant.  Ils sont toujours paisibles quelle que soit la situation, rien ne semble l'émouvoir.

Je grandis et commence à percevoir autre chose que des sensations, des émotions.  A l'extérieur il y a un bruit continu, finalement il me berce.  Petit à petit je commence à être à l'étroit dans ma bulle bien tiède et je perçois aussi les émotions et les sentiments de gens qui entourent ma maman.  Maman: j'entends souvent ce mot au travers de ma bulle.  Souvent ça discute, ça n'a pas l'air agréable, j'entends aussi le mot bébé et le mot papa, mais c'est toujours avec colère, ça a l'air terrible!  Je m'accroche aux battements de cœur apaisants et j'essaie de ne pas écouter tous ces bruits dissonants qui me parviennent et me font peur.

Je suis de plus en plus à l'étroit et je sens que ma maman voudrait bien que je quitte ma bulle, mais je m'accroche, je n'ai pas envie de ces cris et de cette colère.

Etre?

Je suis de plus en plus à l'étroit et je me suis entièrement retourné, au loin je vois une légère lumière, parfois j'ai envie de m'étirer et de me dégourdir les membres, alors j'entends les rires de ma mère.  J'entends cette sonnerie que je reconnais depuis que je perçois les sons, généralement ma mère devient alors très volubile, elle rit, parle beaucoup mais je ne perçois pas les émotions.  Maintenant j'entends cette sonnerie mais elle s'arrête et il y a un grand silence qui m'angoisse, ce silence ne ressemble à rien de ce que j'ai connu jusqu'ici, il me pèse.  Je me sens seul et j'ai peur.

Ces derniers jours, je sens que je progresse vers cette lumière diffuse malgré ma résistance.  Il y a souvent du monde autour de moi qui parle ou crie, oui je crois que ce sont des cris de colère, je me sens tendu lorsque j'entends ces voix, elles portent en elle une violence qui me glace.

Je ne sais pas combien de temps je serai encore bien au chaud relié aux battements de coeur réguliers de ma mère, je sens désespérement que cette chaleur qui m'entoure et me rassure ne durera plus très longtemps, je continue à progresser dans ce qui devient de plus en plus étroit, tellement étroit que j'ai du mal à percevoir cette lumière que je voyais encore les jours derniers.

Brusquement, ma mère se baisse et pousse un gémissement, je sens sa douleur jusque dans mes entrailles, j'ai mal aussi car elle me pousse inexorabement vers l'extérieur.   Cela se répète de plus en plus en plus souvent et soudain, ma bulle bienfaisante et liquide se rompt et je me retrouve pour la première fois en proie à la peur et à la souffrance, j'entends ma mère souffrir et j'ai du mal à respirer, ce cordon qui me relie encore à ma mère m'apporte toutefois l'air que je tente désespérement d'avaler avec.... ma bouche?

Tout à coup je prends conscience des différents éléments qui m'entourent et me violentent, mais aussi de mes propres perceptions et je sens naître en moi une peur viscérale. celle de rester à l'intérieur où plus rien ne me protège et celle de sortir vers un inconnu dans la douleur.

J'entends ma mère crier et appeler, elle marche quelques mêtres et s'assied, j'étouffe et je pousse, maintenant c'est sur, je ne veux pas rester à l'intérieur et mourir, je veux sortir.  Je sens des roulements et des cahots, j'ai le sentiment que nous avançons très vite, les soubressauts durent un moment et puis tout s'arrête.  Ma mère continue de gémir ou de crier parfois, moi aussi j'ai mal chaque fois que j'essaie de progresser dans ce tunnel.

Nous sommes soulevés du sol et étendus et nous recommençons à bouger très vite, mais moins vite que précédemment, j'entends des voix rapides autour de nous, mais elles se veulent rassurantes.  On nous soulève à nouveau, j'ai le visage engoufré dans un tunnel trop petit pour me permettre de respirer par moi-même, mais ce cordon m'aide encore.  J'avance, ma mère crie, je pousse, je sens aussi qu'elle pousse, cela fait mal, nous ne faisons qu'un, un seul cri de douleur, ma mère crie et j'ai mal en silence.

Soudain, deux mains entourent ma tête et tirent de toutes leurs forces, je suis anéanti par cette lumière aveuglante et me rends à peine compte que je suis maintenant libéré de cette compression, je suis passé, je suis.  Il fait froid, il y a trop de lumière, trop de bruit, trop de peur, je crie et mon cri se transforme en un hurlement de terreur lorsqu'une main coupe le cordon qui me gardait quelque assurance.

Je suis aveuglé par les taches blanches et je me sens saisi par des mains qui m'emmènent et me plongent dans un liquide qui me rappelle la chaleur de mon refuge mais rien n'est pareil, je sens de l'eau sur mon visage et une main m'effleure, cela va très vite.  Je me retrouve enroulé dans une matière inconnue, je retrouve un peu de chaleur.  On me dépose sur le ventre de celle qui m'a porté tout ce temps et je reconnais les odeurs, cela m'apaise un peu.

Je suis

Maman la vie ça fait mal...

Oui ce ventre m'apaise et je cherche spontanément un sein où m'agripper, ils sont généreux et attirants, je m'agrippe, mais ma mère ne tient pas en place, elle s'agite, elle parle sans cesse, la sonnerie que j'entendais assourdie au travers de ma bulle est maintenant stridente, tout ce bruit embrouille mes sensations et m'empêche de me concentrer sur ce sein pourtant tellement appétissant.

De temps en temps, des femmes en vert me soulèvent et m'examinent, dans un premier temps ce sont elles qui me donnent mes premiers bains, elles montrent aussi à ma maman comment faire pour me laver, pour me couper les ongles, pour me changer, mais je la sens tellement mal à l'aise et tellement précipitée que tout devient vite désagréable.  En fait j'ai le sentiment d'être seul lorsque je suis avec elle.  Je n'arrive pas à accrocher son regard.  Elle dit souvent que je suis beau et qu'elle m'aime, mais ces mots restent en apesanteur, comme s'ils s'adressaient à un autre.  Dès que je m'accroche à son sein avide de boire, je sens son corps me rejeter, ses seins regorgent pourtant de lait en abondance, mais je ne peux jamais m'arrêter suffisamment pour être rassasié.

Il y a des va et vient continus et toujours de la tension.  Deux femmes surtout sont très fâchées lorsqu'elles viennent me voir, elles crient et je n'aime pas ça.  Lorsqu'elles me prennent dans leurs bras je sens une tension très désagréable, je regrette ma bulle et voudrais faire demi-tour, mais cela semble impossible, tout me dérange, cette lumière, les va et vient, les bruits, les cris, les tensions, l'agitation constante de ma mère. Je pleure souvent car je suis angoissé et puis il y a aussi des sensations nouvelles et désagréables: la faim, les odeurs, le bruit, les langes trop chargés...

Au bout de trois jours, ma maman me donne du lait dans une bouteille avec quelque chose qui ressemble à son sein mais a un goût plutôt désagréable, au moins je suis rassasié et je peux alors m'assoupir plus longtemps seul dans mon petit lit. D'ailleurs, je m'habitue très vite au goût de ce faux sein et je finis par aimer ces moments de répit.

Il y a toujours cette sonnerie qui me dérange et me réveille, même si je commence à m'y habituer, j'essaie de faire abstraction et de me concentrer sur les lumières, je commence à distinguer quelques formes devant mes yeux, des clairs obscurs s'ajoutent à mon ouïe, aux odeurs et au toucher pour compléter mes sens.  Le moment que je préfère est celui où je me retrouve dans un liquide qui me rappelle ma bulle, sauf qu'après j'ai froid et je me mets à pleurer.

Trois femmes et ma maman sont en train de préparer les vêtements, elles m'ont mis un bonnet, des vêtements très chauds, une couverture et puis elles m'ont déposé.  Je sens qu'on bouge, elles discutent sans arrêt.  J'entends un claquement de porte,un bruit de moteur et très vite les bercements m'endorment.

Lorsque je me réveille il fait horriblement froid et une odeur très désagréable et persistante me donne mal à la tête.  La température monte peu à peu, on m'a placé près de la source de chaleur et je vois des lumières vives.  Ça sent terriblement mauvais et il y a des voix et de la musique sans arrêt, ça finit par me donner le tournis.  Heureusement que je m'endors et alors je crois me retrouver au chaud dans ce liquide qui me protègeait des bruits et des cris de l'extérieur, jusqu'au réveil où j'éprouve une série de besoins, de frustrations et de douleurs...

Je veux retourner dans ce ventre qui, même agité,m'apportait un minimum de sécurité, ici il y a trop de lumière, trop de bruit, il fait froid et ça sent mauvais.  Tout le monde est énervé, le téléphone n'arrête pas de sonner, tout le monde crie et ça rentre et ça sort sans arrêt.

La rencontre



mardi 16 septembre 2014

Les dernières heures

Les préparatifs

Bonjour Rosario, comment va ton père?

- Il va bien et vous ?
- Comme tu vois, je suis venu faire un petit tour avant de retourner au Junquillo avec Paco...
  remets mes amitiés à ton père, dis lui qu'il se garde bien.
- Je le ferai Antonio, dit Rosario en le quittant pour rejoindre sa maison, prenez soin de vous.
- Ne t'inquiète pas jeune fille, tout ira bien répondit-il en se fendant d'un large sourire.  

Il avait une sacré prestance Antonio, il n'y avait pas à dire, et son sourire avait cette capacité de vous contagier et de vous apaiser.  Rosario repris la route d'un pas plus léger, déterminé... C'était juste une question de patience, les fils d'Antonio redescendraient bientôt du maquis et chacun reprendrait sa place dans le calme retrouvé, le gris et le bleu des uniformes ne seraient plus qu'un mauvais souvenir.

Il y avait longtemps qu'Isabel ne se laissait plus contagier par le sourire d'Antonio.  Elle avait préparé du pain avec le blé de la dernière récolte et avait confectionné des repas pour ses deux fils.   Antonio emporterait les provisions avec lui à l'oliveraie, ce n'était pas trop loin du maquis et suffisamment éloigné du village pour leur garantir une certaine sécurité.

Cela faisait près d'un mois qu'ils étaient partis à la Pata del Caballo et Isabel était très inquiète, il n'y avait pas un jour sans nouveaux affrontements, assassinats et disparitions forcées.  De loin en loin on entendait des coups de feu et elle ressentait chaque déflagration dans sa chair.  Hier encore, on avait trouvé les corps sans vie de trois hommes, tués d'une balle dans la tête, sur la berge du ruisseau qui quelques semaines plus tôt accueillait encore les rires des enfants les après-midi de dimanches ensoleillés.  

La présence d'Antonio et de Paco au Junquillo lui permettait d'avoir des nouvelles de ses fils au moins de temps à autre, mais, même si elle ne voulait pas se l'avouer, elle savait qu'Antonio risquait sa vie à vouloir s'installer à demeure à l'oliveraie.  Isabel avait déjà perdu trois enfants, fauchés par la maladie en plein coeur de l'enfance, cette absence avait creusé un abîme dans son coeur.  La vie ne l'avait pas épargnée.  Ces déchirures s'ajoutaient à l'assassinat de son père alors qu'elle n'avait que 6 ans.  Elle se disait morte, anesthésiée et pensait que plus rien ne pouvait la toucher, elle se trompait.  

Antonio regarda à travers les barreaux de la fenêtre de la salle à manger, il croyait avoir entendu les pas caractéristiques des chevaux que Paco ramenait du puit de la Liberté.  Il regarda la maison du cacique de l'autre côté de la rue, écartant immédiatement les pensées désagréables qui l'assaillent.  Il fallait se mettre en route s'ils ne voulaient pas être surpris par le couvre feu.  Ses fils attendaient et s'il n'était pas au rendez-vous, dieu seul sait ce qu'ils pourraient imaginer et faire.

Il entendit l'enfant siffloter.  Ils seraient à l'heure.  Les grincements du portail qui se refermait derrière Paco étaient réconfortants.  Il sortit dans la cour, bientôt suivi par Isabel chargée des paquets qu'elle avait emballés dans de la toile de coton, et s'approcha de la mangeoire ou Paco avait attaché les bêtes pour les préparer.  Il aida Paco à soulever les profonds paniers en osier et à les poser de part et d'autre de la mule, le cheval de Paco était encore trop jeune pour supporter d'autre charge que l'enfant.  

Chacun gardait le silence.  L'enfant s'afférait autour des bêtes, Antonio préparait les montures et Isabel achevait de rassembler les provisions.  

Au bout d'une petite heure les bêtes étaient prêtes à entamer le voyage.  Isabel avait aussi préparé des couvertures, les nuits sont fraîches dans la sierra.   Antonio et Isabel savaient que personne ne s'opposerait à ce qu'il rejoigne l'oliveraie avec Paco, le danger viendrait plus tard.  Isabel savait qu'il était en sursis depuis cette altercation avec le pharmacien qui s'était terminée par un coup de couteau.  Ils le savaient tous, mais tous se comportaient comme si rien ne s'était passé.

Ils entendirent le petit dernier bailler.  La sieste touchait à sa fin, l'après-midi était lourd, il faisait torride.  Plongés dans leurs préparatifs, ils ne ressentaient pas la chaleur.   Antonio pénétra dans la maison et s'avança pour embrasser Manuel, le dernier né de ses fils.   Les filles, Isabel et Cristobalina étaient chez leur soeur aînée.   Pastor était à l'abri à Tujena, chez sa fiancée.  Cette situation lui convenait à merveille,

Antonio n'aimait pas les adieux.   Il regrettait juste de ne pas pouvoir embrasser son petit fils Romuald. Romuald, à peine 5 ans et levant le poing avec son grand père.  Un sourire se dessina sur ses lèvres en se rappelant de la tête de Juan, le mari de Carmen, militant fasciste de la Ceda, quand il avait vu le gamin lever le poing avec fierté aux côtés de son grand-père.  Il était devenu livide, se demandant comment sortir de là sans perdre la face et sans affronter son beau-père. 

Paco était déjà assis sur son cheval, prêt à prendre la route et Antonio entendit le piétinement impatient du poulain.  Il déposa tendrement un baiser sur le front de Manuel, empoigna sa veste pour la fraîche et sortit dans la cour.  Il passa une main caressante sur la joue de sa femme et lui déposa un baiser sur le front puis la serra tout contre lui.  Elle posa sa main sur son front comme pour garder la trace de cet ultime baiser, levant l'autre main pour dire adieu à ses hommes.

En route

Ils se mirent en marche, prirent à gauche par le grand portail pour atteindre la rue Humilladeros, traverser de part en part le village jusqu'au puit de la Liberté, descendre à travers champs vers la Pata del Caballo en passant par Tujena.  Une vingtaine de kilomètres les séparaient de l'oliveraie, elle-même distante d'une dizaine de kilomètres de la sierra où était concentrée la guerrilla depuis le 27 juillet où les avions avaient bombardé le village, ouvrant la route aux insurgés.  

Longtemps, ils marchèrent en silence, n'osant pas rompre la paix tacite qui semblait s'être installée pour la journée de peur de se confronter à leurs questions, à leurs craintes, à leurs certitudes.   L'enfant semblait assoupi sous son chapeau de paille trop grand pour lui, se laissant porter par son cheval.  A bien y regarder Paco paraissait triste et plongé dans des pensées obscures.  En arrivant au croisement de Tujena vers la Pata del Caballo, n'en pouvant plus, Paco rompit le silence:

- père, vous devriez partir rejoindre mes frères...

 Son père ne leva même pas la tête pour lui répondre avec une extrême douceur:

 - Non mon fils, je ne partirai pas...

 - Ils vont vous tuer père...

 - ...

 - Partez, fuyez !!! dis l'enfant qui s'agitait de plus en plus sur sa monture.  Allez vous battre avec mes frères, libérez le village et retrouvons la paix, comme avant quand nous étions heureux.

 - Tu sais que ce n'est pas possible mon fils...

 - Alors ils vous tueront...

 - non, mais si je pars ils te tueront ...

Antonio mentait.  Il y avait songé de nombreuses fois, malgré ce qu'il affirmait à l'enfant, il savait précisément à quel moment il avait signé son arrêt de mort en défendant l'honneur de son fils emprisonné en octobre 1934 après l'incendie de l'église.  

Le pharmacien avait, une fois de plus, commencé à le narguer avec ses quolibets et ses plaisanteries douteuses, il aimait le faire en public, devant les notables réunis devant son officine.  Bon sang quel fanfaron.  C'était une fois de trop, il n'avait pas pu résister... Comment pouvait-on se moquer ainsi de son fils alors qu'il croupissait en prison ? Son sang n'avait fait qu'un tour et, avant même de l'avoir pensé, il était trop tard, son couteau s'était enfoncé dans le gras du ventre du pharmacien.  En y pensant, il était tellement en colère qu'il l'aurait bien saigné comme un goret.   Bon, c'est vrai, il regrettait son geste, il n'avait jamais souhaité la mort d'un homme et encore moins celle du pharmacien qui n'était pas méchant, juste idiot avec ce besoin de fanfaronner comme une grande folle.  Un sourire malicieux se dessina sur ses lèvres en pensant à la scène: "Bah, c'est qu'on a le sang chaud dans la famille.  Il aurait du le savoir qu'il ne faut pas nous chercher".

Si ce n'était Isabel et les enfants, il n'aurait pas hésité.  Il serait parti rejoindre ses fils dans la sierra pour résister jusqu'à libérer la zone.  Mais il devait protéger les siens qui n'auraient pas survécu longtemps dans ces conditions, confrontés aux battues, aux dénonciations et aux affrontements armés.  Il releva la tête pour voir son fils essuyer ses larmes, il prit alors la mesure de la détresse de cet enfant qui essayait tant bien que mal de paraître un homme:

 - Paco, n'en parlons plus, tout ira bien... quand on arrivera au Junquillo, après avoir donné à manger à tes frères, je te taillerai un chien dans une branche d'olivier, ce sera le plus beau chien de la terre.

Paco sourit en essuyant une dernière larme.  Cela faisait longtemps qu'il avait demandé à son père de lui tailler un animal dans du bois d'olivier.   Il avait presque oublié.  Il était encore un enfant, avec cette capacité de passer instantanément de la conscience à l'insouciance.  Il était fier d'accompagner son père et de travailler aux champs.  Il était fier de son cheval et de sa force de travail qui remplissait son père d'orgueil.  Paco n'était jamais fatigué, il pouvait bêcher, ratisser, tailler pendant des heures sans sentir la fatigue.  Cette force de travail faisait l'admiration des tous ses amis et la fierté de son père, c'est ce qui lui valait le privilège d'accompagner son père aux travaux des champs et cette complicité entre lui et son père.

Imperceptiblement, Paco se mit à fredonner une mélodie arabo-andalouse comme celles qu'il avait apprise de ses soeurs lors de la récolte du coton, sa voix s'éleva doucement pour atteindre cette force profonde et claire qui s'imposa pour couvrir le le bruit des sabots sur la terre battue.   Son père se prit à chanter aussi et finit par battre des mains pour l'accompagner.  Ils continuèrent ainsi, oubliant leurs craintes sous la mélodie, jusqu'à apercevoir le toit de la hutte annonçant l'oliveraie du Junquillo.  

 Au premier olivier, Paco mit pied à terre et ramassa une branche morte:

- Tenez père, pour mon chien.

Il approchèrent de la hutte et s'arrêtèrent soudain alertés par le sentiment d'une présence.  La nuit tombait, il s'agissait assurément des guerilleros, Antonio ne pouvait toutefois pas se défaire de la bouffée de terreur qui venait de l'envahir et attendait la balle qui mettrait fin à son attente.  Dans le silence assourdissant, il lui semblait que les battements de son coeur emplissaient l'oliveraie.  Il fit signe à Paco de rester immobile et s'avança prudemment.  Devant la porte, l'ombre projetée d'un fusil l'arrêta net.  Une voix claqua comme un fouet:

 - qui va là?

 Antonio poussa un soupir de soulagement, il avait reconnu la voix de son fils aîné.  Il se détendit et répondit avec empressement:

- Ne sois pas stupide!  Laisse ça imbécile ! c'est moi, ton père, je suis avec ton frère Paco.  Tu es seul ?

 Antonio, le fils, répondit froidement:

 - Je suis venu seul, oui... les autres avaient... du travail...  

puis plus chaleureusement:

 - Je prendrai de quoi manger pour mon frère si la mère ne nous a pas oublié.   Paco, viens là, comme tu es beau, tu as encore grandi.  Viens ici que je te regarde et que je t'embrasse...  Tu es un homme maintenant!!

Il prit l'enfant dans ses bras et lui donna l'acollade comme on salue les hommes.  Il sentit la fierté envahir l'enfant.

- Comment va la mère? et les autres?

N'attendant pas de réponse il fouillait déjà les grands sacs d'osier sur la mule et inventoriait les trésors qu'elle avait préparé: du pain, des pois chiche, des fêves, des poivrons marinés, des tortillas, du chorizo, de l'huile... de quoi tenir une bonne semaine jusqu'au prochain ravitaillement.   

 - Tenez père, de quoi compléter pour cette semaine dit-il en sortant des perdrix et des lapins de son sac.

Antonio s'installa à deux pas de la hutte et alluma le feu pour préparer le repas.    Tous se regardaient en silence, observant l'horizon à travers l'oliveraie à l'affut du moindre mouvement suspect, du moindre bruit qui pourrait signifier un danger.  Le fils mangea avec son père et l'enfant, ramassa son arme et les provisions et s'enfonça rapidement dans la nuit.

L'enfant regarda longuement l'obscurité qui avait englouti son frère puis s'adressa à nouveau à son père:

- père, partez avec mes frères, laissez-moi ici, vous savez bien que je suis capable de me débrouiller, ils ne me feront rien, je suis un enfant.

- mon fils, tais-toi.  Je ne veux plus en parler, c'est réglé.  

Antonio pris la main de l'enfant et se leva prestement l'entraînant à l'intérieur de la hutte :

- allez viens, Paquito, on va faire ton lit.

Ils tassèrent la paille à même le sol, tendirent une couverture pour adoucir la couche et Paco enleva ses bottes de cuir pour s'étendre sur paillasse, son père s'assit près de lui pour le border le temps qu'il s'endorme:

- Demain tu m'aideras à nettoyer l'oliveraie et à tailler les branches pour qu'elles reprennent vigueur.   Je crois bien que nous resterons jusqu'à la Saint Barthélémy avant de remonter, ni toi ni moi n'avons le coeur à la fête.  De toutes façons ils ont envoyé le saint à Bollullos pour ne pas qu'on y foute le feu, ça m'étonnerait qu'il y ait fête cette année... 

- père...

- oui?

- tu n'as pas pris ton fusil...

- non

Il n'y avait aucune interrogation dans les paroles de Paco, il constatait, résigné.

- Dors maintenant... Tiens, je te laisse une couverture, les nuits peuvent être fraîches avec les vents de l'océan, tu n'auras qu'à tendre la main et te couvrir.  Moi je vais commencer ton chien et regarder les étoiles tant que le feu m'éclaire un peu.

Antonio sortit et s'installa près du feu, il prit son couteau, ramassa la branche que Paco avait choisit en arrivant à l'oliveraie et se mit à tailler le bois méthodiquement, enlevant l'écorche puis creusant jusqu'à deviner une forme animale.  Régulièrement il levait la tête comme pour s'assurer que la nuit restait paisible, il finit par s'assoupir sur son travail alors que les braises brillaient encore.  

Le silence mêlé des bruits furtis des animaux sylvestres et du vent sifflant dans les arbres le berçait.  Il pensait à José et à Antonio, là haut dans la guerrilla, dormant à même le sol.  

Le 18 juillet, en apprenant le coup d'Etat, ils étaient sortis précipitament chercher les quelques misérables armes qu'ils avaient récupérées à la caserne et les avaient distribuées aux membres du conseil municipal ainsi qu'aux personnes de confiance.  

A quelques uns ils s'étaient mis en tête de monter des barricades de fortune pour empêcher l'entrée des troupes au village, à deux pas de la maison familiale, ils s'étaient afférés pendant des heures, transportant des pierres, des briques, des meubles, tout ce qu'ils avaient pu trouver pour un barrage qui ne pourrait pas arrêter les bombardement.   Pendant ce temps, un groupe d'hommes passait de maison en maison pour réquisitionner les armes qu'ils savaient trouver chez les gens de droite.  Ils espéraient ainsi contenir les troupes.

Depuis sa porte, Antonio voyait courir Miguel pour approvisionner les hommes en eau.  Miguel était à peine sorti de l'enfance, il ne devait pas avoir plus de 16 ans.   Il avait dans le regard toute l'espérance du monde.  Miguel croupissait aujourd'hui dans la prison de fortune aménagée à l'hotel de ville.  Il avait été un des tout premiers à avoir été emprisonné dès la prise du village le 28 juillet.  Il serait bientôt emmené pour la promenade d'où on ne revenait pas. 

Perdu dans ses pensées, il finit par s'assoupir.  C'est un souffle inquiet de vent qui le réveilla.  Il écouta en silence mais n'entendit que les bruits réguliers des grillons et des feuilles caressées par la brise.  Il se leva et alla s'étendre près de son fils sur la paillasse ne prenant pas la peine d'enlever ses bottes.  A quoi bon?  Il s'endormit sur le champ.  Il dormit d'un sommeil tourmenté.

Antonio se réveilla en sursaut au contact glacé d'un canon de fusil, ses yeux se posèrent sur le tricorne d'un garde civil qui pointait son arme sur lui:

- Lève toi fils de pute !!! Lève toi j'ai dit !!! Et prends ton fils avec toi.

Antonio se mit péniblement debout, tout en regardant la paillasse où Paco regardait la scène, les yeux horrifiés, il était livide.

Deux autres gardes civils pointaient leur arme vers eux.  Ils étaient accompagnés de deux falangistes en uniforme bleu et armés jusqu'aux dents.  Antonio les connaissait bien, ils accompagnaient le pharmacien quand il avait perdu le contrôle.

Paco et Antonio sortirent de la hutte les bras levés.   Ni le père ni le fils n'avait besoin de prononcer le moindre mot, le scénario leur était connu, ils se l'étaient répété tant de fois en silence, chacun mesurant sa peur et envisageant le pire.  Ils regardaient en silence les hommes s'affairer dans la hutte, s'emparant des provisions que la mère avait préparées.    
Le temps semblait s'être arrêté pour laisser la place à la terreur.  Les insultes et les coups pleuvaient sur l'enfant et le père.  Il avait essayé de se rebeller pour protéger Paco.  Les hommes lui avaient dit que s'il n'obéissait pas, ils tueraient l'enfant.  Alors il s'était plié à toutes les injonctions et avait aidé Paco à déballer la nourriture et à tout goûter comme ils l'avaient exigé.  Les larmes de rage coulaient sur le visage de l'enfant tandis qu'il mâchait chaque bouchée.  Il ne savait plus combien de temps s'était écoulé depuis qu'il avait ouvert les yeux sur son destin maudit ce matin.

Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsque les hommes, satisfaits, les avaient forcés à préparer les chevaux.  Il ne se souvenait plus du nombre de coups et des insultes.  L'enfant n'en pouvait plus de toute cette nourriture à laquelle les hommes l'avaient forcé à goûter.  Ils avaient ensuite fait monter l'enfant sur son cheval et lui avaient attachés les mains et relié à Antonio auquel ils avaient également attaché les mains.    Le petit cortège se mit en branle sous les coups et les insultes.  Antonio tentait d'insufler confiance à son fils du regard, il gardait la tête haute malgré les entraves qui lui coupaient les poignets, mettant un pas devant l'autre, trébuchant sous les coups, sursautant à chaque insulte.  

Paco était terrorisé, les hommes avaient dit qu'ils le tueraient après avoir tué son père.  Il avait du goûter chaque plat préparé par sa mère comme si cette nourriture risquait d'être empoisonnée. Il n'y a pas de petit profit, les hommes avaient pris avec eux tous les aliments qu'Isabel avait préparé pour la semaine.  Heureusement qu'Antonio était passé la veille et avait pu emporter la nourriture pour eux deux.  La chaleur plaquait sa chemise sur sa peau et le sel cuisant sur son visage lui rappelait encore toutes les larmes de terreur versées en mangeant sous la menace des fusils.  Son pantalon mouillé lui rappelait la honte de ne pas s'être comporté en homme, même si son père lui avait rappelé qu'il avait le droit d'avoir peur, que les hommes avaient peur aussi et qu'il n'était qu'un enfant.

Le père et le fils continuent à avancer, Paco sur son cheval et Antonio tiré derrière, les mains entravées, tentant vaille que vaille de ne pas vaciller sous les coups et les insultes assenés par les 5 hommes qui semblent savourer ce moment de puissance.  Ils ne savent pas combien de temps ils ont marché ainsi tentant de survivre à la peur et à la honte.  Alors qu'ils aperçoivent au loin les restes de Tejada, les hommes bifurquent et les entraînent vers les terres de Santa Ana.  A proximité, Antonio entrevoit Cipriano et Rafael en train de cultiver la terre.  Il ne connaît pas leur nom de famille, au village on les nomme les végétariens.  

Je t'aime à jamais

Il fait à peine jour lorsqu'ils arrivent à proximité du nouveau quartier en lotissement dans ce qui est un des quartiers huppés de la ville.  Les immeubles sont vastes et on y devine déjà le luxe qu'accueilleront les pièces en carré.   Soudain, elle le prend par la main fermement et l'entraîne sur le chantier, elle pénètre devant lui et l'entraîne dans le labyrinthe dont pourtant elle semble connaître l'issue.

Il l'arrête et la force à le regarder, elle lève la tête, il lui pose un chaste baiser sur les lèvres.  Ils s'aiment depuis tellement longtemps d'un amour qui leur semblait invincible encore il y a quelques semaines.  Leur amour est resté pur, il n'aurait jamais voulu souiller la femme qu'il aime et pour elle était tellement certaine qu'ils se marieraient ensemble, qu'ils ne se quitteraient pas.

Les codes sont tellement ancrés que même en cet instant terrible, seul un chaste baiser vient sceller leur pacte.  Ils continuent en silence, elle devant le tenant par la main, jusqu'à l'escalier montant aux étages, s'arrêtant souvent pour se regarder avec le regard profond de ceux qui savent.  Alors qu'ils atteignaient les escaliers menant à la terrasse, il l'arrêta à nouveau et la serra longuement dans ses bras, mouillant ses joues de ses larmes.

Elle le repoussa tendrement et embrassa chacun de ses yeux.  Ne pleure pas, nous ne nous quitterons jamais, je te le jure mon amour.  Regarde mon amour, regarde comme la ville est belle, regarde ce lever du soleil.  Prends en tant que tu peux dans ton regard pour emporter avec nous notre amour et toute la beauté de notre ville.  Viens, asseyons-nous un moment.

Elle posa sa tête sur son épaule et il posa sa main sur sa joue.  Il restèrent comme cela immobile à regarder se lever le jour.  Elle se leva alors et lui tendit les deux mains qu'il saisit avec fermeté pour la rejoindre debout.  Ils s'embrassèrent longuement, s'aidant de leurs mains pour mieux garder le souvenir de leurs êtres jusqu'au bout de leurs doigts.

Tranquillement, main dans la main, yeux dans les yeux, ils ont continué à avancer vers le bord de la terrasse qu'aucune rembarde ne venait protéger.  Main dans la main, ils se sont regardés encore et encore, sans l'ombre d'une hésitation.  Ils ont enjambé le muret et se sont enlacés brièvement dans les airs avant de s'écraser mêlés sur le sol dur de la construction. 

La banalité du mal

J'imagine un bureau cossu où tout serait feutré
Jamais le son d'une voix ne percerait au travers des portes.  L'air y serait confiné, presque religieux. L'homme siègerait dans son fauteuil posément.  Tout y serait mesuré

En toute mesure, il examinerait la situation.  Certain d'agir dans l'intérêt de tous, au nom du tout puissant
qui aurait porté son dévolu sur sa prestigieuse personne.  Envoyé de dieu pour faire le bien des hommes.

Des hommes qui ne savent pas où est leur bonheur. Des ingrats qui bafouent la gloire du seigneur et les intérêts de l'Etat.

Qui aime bien châtie bien pensa-t-il en apposant son paraphe au bas du parchemin qui condamnait à mort 5 innocents.

C'est ainsi qu'après avoir envoyé 5 hommes au vil garot, il s'alluma un cigare avant d'aller à la messe accompagné de son épouse en mantille et de ses enfants pétris d'arrogance.

Mes vaincus inutiles (mars 2014)

Mes vaincus ne seront jamais pardonnés, non pas parce que j'estime qu'ils n'ont rien à se faire pardonner, mais parce qu'il n'entre pas dans la pensée du prédateur de payer ce faible prix pour la réconciliation nationale tellement sacrée à ses yeux qu'elle exige le pardon des victimes envers les vainqueurs. 

Mes vaincus ne seront même pas reconnus au rang des victimes, au mieux ils seront renvoyés dos à dos avec leur bourreau, deux camps égaux qui s'affrontent dans une guerre fratricide. Juste comme ça, parce que l'homme est vil et qu'il a besoin de se taper sur la gueule de temps en temps. C'est ainsi qu'un beau matin, l'homme se lève, avec l'envie d'en découdre.

Le chant des enfants heureux dans une Espagne imparfaite mais soucieuse de construire une véritable démocratie, les champs que l'on donne à ceux qui les cultivent et qui ont faim, les femmes considérées enfin comme des êtres humains à part entière... Rien qui vaille la peine d'être défendu, ni opposé à la volonté divine.

Mes vaincus sont le mal absolu, au service des juifs, des bolchéviques et des francs maçons. Les vainqueurs rêvent des grandeurs passées de l'Espagne, de l'or des indiens d'Amérique et du prestige des colonies.

Les femmes, c'est le mal, la laïcité, c'est le mal, la réforme agraire, c'est le mal.  Et ces mâles qui ne sont pas capables de mettre un peu d'ordre chez eux et de faire tenir aux femmes leur rang de femme, c'est le mal.  Et le mal n'est pas viril. 

Les bienfaiteurs de l'Espagne soumise au mal de la main de Moscou, sont virils eux, ils vont d'ailleurs s'évertuer à donner des leçons de virilité aux mâles du mal et aux femmes du mal en commençant par les purges d'huile de ricin et les viols, rien de tel pour prouver sa virilité en sommes.

Mes vaincus sont des criminels, ils seront éternellement des criminels pour avoir osé rêver un monde de culture et d'égalité. l'Egalité c'est aussi le mal à moins que ce ne soit l'égalité des opprimés et la supériorité des maîtres.