mardi 16 septembre 2014

Les dernières heures

Les préparatifs

Bonjour Rosario, comment va ton père?

- Il va bien et vous ?
- Comme tu vois, je suis venu faire un petit tour avant de retourner au Junquillo avec Paco...
  remets mes amitiés à ton père, dis lui qu'il se garde bien.
- Je le ferai Antonio, dit Rosario en le quittant pour rejoindre sa maison, prenez soin de vous.
- Ne t'inquiète pas jeune fille, tout ira bien répondit-il en se fendant d'un large sourire.  

Il avait une sacré prestance Antonio, il n'y avait pas à dire, et son sourire avait cette capacité de vous contagier et de vous apaiser.  Rosario repris la route d'un pas plus léger, déterminé... C'était juste une question de patience, les fils d'Antonio redescendraient bientôt du maquis et chacun reprendrait sa place dans le calme retrouvé, le gris et le bleu des uniformes ne seraient plus qu'un mauvais souvenir.

Il y avait longtemps qu'Isabel ne se laissait plus contagier par le sourire d'Antonio.  Elle avait préparé du pain avec le blé de la dernière récolte et avait confectionné des repas pour ses deux fils.   Antonio emporterait les provisions avec lui à l'oliveraie, ce n'était pas trop loin du maquis et suffisamment éloigné du village pour leur garantir une certaine sécurité.

Cela faisait près d'un mois qu'ils étaient partis à la Pata del Caballo et Isabel était très inquiète, il n'y avait pas un jour sans nouveaux affrontements, assassinats et disparitions forcées.  De loin en loin on entendait des coups de feu et elle ressentait chaque déflagration dans sa chair.  Hier encore, on avait trouvé les corps sans vie de trois hommes, tués d'une balle dans la tête, sur la berge du ruisseau qui quelques semaines plus tôt accueillait encore les rires des enfants les après-midi de dimanches ensoleillés.  

La présence d'Antonio et de Paco au Junquillo lui permettait d'avoir des nouvelles de ses fils au moins de temps à autre, mais, même si elle ne voulait pas se l'avouer, elle savait qu'Antonio risquait sa vie à vouloir s'installer à demeure à l'oliveraie.  Isabel avait déjà perdu trois enfants, fauchés par la maladie en plein coeur de l'enfance, cette absence avait creusé un abîme dans son coeur.  La vie ne l'avait pas épargnée.  Ces déchirures s'ajoutaient à l'assassinat de son père alors qu'elle n'avait que 6 ans.  Elle se disait morte, anesthésiée et pensait que plus rien ne pouvait la toucher, elle se trompait.  

Antonio regarda à travers les barreaux de la fenêtre de la salle à manger, il croyait avoir entendu les pas caractéristiques des chevaux que Paco ramenait du puit de la Liberté.  Il regarda la maison du cacique de l'autre côté de la rue, écartant immédiatement les pensées désagréables qui l'assaillent.  Il fallait se mettre en route s'ils ne voulaient pas être surpris par le couvre feu.  Ses fils attendaient et s'il n'était pas au rendez-vous, dieu seul sait ce qu'ils pourraient imaginer et faire.

Il entendit l'enfant siffloter.  Ils seraient à l'heure.  Les grincements du portail qui se refermait derrière Paco étaient réconfortants.  Il sortit dans la cour, bientôt suivi par Isabel chargée des paquets qu'elle avait emballés dans de la toile de coton, et s'approcha de la mangeoire ou Paco avait attaché les bêtes pour les préparer.  Il aida Paco à soulever les profonds paniers en osier et à les poser de part et d'autre de la mule, le cheval de Paco était encore trop jeune pour supporter d'autre charge que l'enfant.  

Chacun gardait le silence.  L'enfant s'afférait autour des bêtes, Antonio préparait les montures et Isabel achevait de rassembler les provisions.  

Au bout d'une petite heure les bêtes étaient prêtes à entamer le voyage.  Isabel avait aussi préparé des couvertures, les nuits sont fraîches dans la sierra.   Antonio et Isabel savaient que personne ne s'opposerait à ce qu'il rejoigne l'oliveraie avec Paco, le danger viendrait plus tard.  Isabel savait qu'il était en sursis depuis cette altercation avec le pharmacien qui s'était terminée par un coup de couteau.  Ils le savaient tous, mais tous se comportaient comme si rien ne s'était passé.

Ils entendirent le petit dernier bailler.  La sieste touchait à sa fin, l'après-midi était lourd, il faisait torride.  Plongés dans leurs préparatifs, ils ne ressentaient pas la chaleur.   Antonio pénétra dans la maison et s'avança pour embrasser Manuel, le dernier né de ses fils.   Les filles, Isabel et Cristobalina étaient chez leur soeur aînée.   Pastor était à l'abri à Tujena, chez sa fiancée.  Cette situation lui convenait à merveille,

Antonio n'aimait pas les adieux.   Il regrettait juste de ne pas pouvoir embrasser son petit fils Romuald. Romuald, à peine 5 ans et levant le poing avec son grand père.  Un sourire se dessina sur ses lèvres en se rappelant de la tête de Juan, le mari de Carmen, militant fasciste de la Ceda, quand il avait vu le gamin lever le poing avec fierté aux côtés de son grand-père.  Il était devenu livide, se demandant comment sortir de là sans perdre la face et sans affronter son beau-père. 

Paco était déjà assis sur son cheval, prêt à prendre la route et Antonio entendit le piétinement impatient du poulain.  Il déposa tendrement un baiser sur le front de Manuel, empoigna sa veste pour la fraîche et sortit dans la cour.  Il passa une main caressante sur la joue de sa femme et lui déposa un baiser sur le front puis la serra tout contre lui.  Elle posa sa main sur son front comme pour garder la trace de cet ultime baiser, levant l'autre main pour dire adieu à ses hommes.

En route

Ils se mirent en marche, prirent à gauche par le grand portail pour atteindre la rue Humilladeros, traverser de part en part le village jusqu'au puit de la Liberté, descendre à travers champs vers la Pata del Caballo en passant par Tujena.  Une vingtaine de kilomètres les séparaient de l'oliveraie, elle-même distante d'une dizaine de kilomètres de la sierra où était concentrée la guerrilla depuis le 27 juillet où les avions avaient bombardé le village, ouvrant la route aux insurgés.  

Longtemps, ils marchèrent en silence, n'osant pas rompre la paix tacite qui semblait s'être installée pour la journée de peur de se confronter à leurs questions, à leurs craintes, à leurs certitudes.   L'enfant semblait assoupi sous son chapeau de paille trop grand pour lui, se laissant porter par son cheval.  A bien y regarder Paco paraissait triste et plongé dans des pensées obscures.  En arrivant au croisement de Tujena vers la Pata del Caballo, n'en pouvant plus, Paco rompit le silence:

- père, vous devriez partir rejoindre mes frères...

 Son père ne leva même pas la tête pour lui répondre avec une extrême douceur:

 - Non mon fils, je ne partirai pas...

 - Ils vont vous tuer père...

 - ...

 - Partez, fuyez !!! dis l'enfant qui s'agitait de plus en plus sur sa monture.  Allez vous battre avec mes frères, libérez le village et retrouvons la paix, comme avant quand nous étions heureux.

 - Tu sais que ce n'est pas possible mon fils...

 - Alors ils vous tueront...

 - non, mais si je pars ils te tueront ...

Antonio mentait.  Il y avait songé de nombreuses fois, malgré ce qu'il affirmait à l'enfant, il savait précisément à quel moment il avait signé son arrêt de mort en défendant l'honneur de son fils emprisonné en octobre 1934 après l'incendie de l'église.  

Le pharmacien avait, une fois de plus, commencé à le narguer avec ses quolibets et ses plaisanteries douteuses, il aimait le faire en public, devant les notables réunis devant son officine.  Bon sang quel fanfaron.  C'était une fois de trop, il n'avait pas pu résister... Comment pouvait-on se moquer ainsi de son fils alors qu'il croupissait en prison ? Son sang n'avait fait qu'un tour et, avant même de l'avoir pensé, il était trop tard, son couteau s'était enfoncé dans le gras du ventre du pharmacien.  En y pensant, il était tellement en colère qu'il l'aurait bien saigné comme un goret.   Bon, c'est vrai, il regrettait son geste, il n'avait jamais souhaité la mort d'un homme et encore moins celle du pharmacien qui n'était pas méchant, juste idiot avec ce besoin de fanfaronner comme une grande folle.  Un sourire malicieux se dessina sur ses lèvres en pensant à la scène: "Bah, c'est qu'on a le sang chaud dans la famille.  Il aurait du le savoir qu'il ne faut pas nous chercher".

Si ce n'était Isabel et les enfants, il n'aurait pas hésité.  Il serait parti rejoindre ses fils dans la sierra pour résister jusqu'à libérer la zone.  Mais il devait protéger les siens qui n'auraient pas survécu longtemps dans ces conditions, confrontés aux battues, aux dénonciations et aux affrontements armés.  Il releva la tête pour voir son fils essuyer ses larmes, il prit alors la mesure de la détresse de cet enfant qui essayait tant bien que mal de paraître un homme:

 - Paco, n'en parlons plus, tout ira bien... quand on arrivera au Junquillo, après avoir donné à manger à tes frères, je te taillerai un chien dans une branche d'olivier, ce sera le plus beau chien de la terre.

Paco sourit en essuyant une dernière larme.  Cela faisait longtemps qu'il avait demandé à son père de lui tailler un animal dans du bois d'olivier.   Il avait presque oublié.  Il était encore un enfant, avec cette capacité de passer instantanément de la conscience à l'insouciance.  Il était fier d'accompagner son père et de travailler aux champs.  Il était fier de son cheval et de sa force de travail qui remplissait son père d'orgueil.  Paco n'était jamais fatigué, il pouvait bêcher, ratisser, tailler pendant des heures sans sentir la fatigue.  Cette force de travail faisait l'admiration des tous ses amis et la fierté de son père, c'est ce qui lui valait le privilège d'accompagner son père aux travaux des champs et cette complicité entre lui et son père.

Imperceptiblement, Paco se mit à fredonner une mélodie arabo-andalouse comme celles qu'il avait apprise de ses soeurs lors de la récolte du coton, sa voix s'éleva doucement pour atteindre cette force profonde et claire qui s'imposa pour couvrir le le bruit des sabots sur la terre battue.   Son père se prit à chanter aussi et finit par battre des mains pour l'accompagner.  Ils continuèrent ainsi, oubliant leurs craintes sous la mélodie, jusqu'à apercevoir le toit de la hutte annonçant l'oliveraie du Junquillo.  

 Au premier olivier, Paco mit pied à terre et ramassa une branche morte:

- Tenez père, pour mon chien.

Il approchèrent de la hutte et s'arrêtèrent soudain alertés par le sentiment d'une présence.  La nuit tombait, il s'agissait assurément des guerilleros, Antonio ne pouvait toutefois pas se défaire de la bouffée de terreur qui venait de l'envahir et attendait la balle qui mettrait fin à son attente.  Dans le silence assourdissant, il lui semblait que les battements de son coeur emplissaient l'oliveraie.  Il fit signe à Paco de rester immobile et s'avança prudemment.  Devant la porte, l'ombre projetée d'un fusil l'arrêta net.  Une voix claqua comme un fouet:

 - qui va là?

 Antonio poussa un soupir de soulagement, il avait reconnu la voix de son fils aîné.  Il se détendit et répondit avec empressement:

- Ne sois pas stupide!  Laisse ça imbécile ! c'est moi, ton père, je suis avec ton frère Paco.  Tu es seul ?

 Antonio, le fils, répondit froidement:

 - Je suis venu seul, oui... les autres avaient... du travail...  

puis plus chaleureusement:

 - Je prendrai de quoi manger pour mon frère si la mère ne nous a pas oublié.   Paco, viens là, comme tu es beau, tu as encore grandi.  Viens ici que je te regarde et que je t'embrasse...  Tu es un homme maintenant!!

Il prit l'enfant dans ses bras et lui donna l'acollade comme on salue les hommes.  Il sentit la fierté envahir l'enfant.

- Comment va la mère? et les autres?

N'attendant pas de réponse il fouillait déjà les grands sacs d'osier sur la mule et inventoriait les trésors qu'elle avait préparé: du pain, des pois chiche, des fêves, des poivrons marinés, des tortillas, du chorizo, de l'huile... de quoi tenir une bonne semaine jusqu'au prochain ravitaillement.   

 - Tenez père, de quoi compléter pour cette semaine dit-il en sortant des perdrix et des lapins de son sac.

Antonio s'installa à deux pas de la hutte et alluma le feu pour préparer le repas.    Tous se regardaient en silence, observant l'horizon à travers l'oliveraie à l'affut du moindre mouvement suspect, du moindre bruit qui pourrait signifier un danger.  Le fils mangea avec son père et l'enfant, ramassa son arme et les provisions et s'enfonça rapidement dans la nuit.

L'enfant regarda longuement l'obscurité qui avait englouti son frère puis s'adressa à nouveau à son père:

- père, partez avec mes frères, laissez-moi ici, vous savez bien que je suis capable de me débrouiller, ils ne me feront rien, je suis un enfant.

- mon fils, tais-toi.  Je ne veux plus en parler, c'est réglé.  

Antonio pris la main de l'enfant et se leva prestement l'entraînant à l'intérieur de la hutte :

- allez viens, Paquito, on va faire ton lit.

Ils tassèrent la paille à même le sol, tendirent une couverture pour adoucir la couche et Paco enleva ses bottes de cuir pour s'étendre sur paillasse, son père s'assit près de lui pour le border le temps qu'il s'endorme:

- Demain tu m'aideras à nettoyer l'oliveraie et à tailler les branches pour qu'elles reprennent vigueur.   Je crois bien que nous resterons jusqu'à la Saint Barthélémy avant de remonter, ni toi ni moi n'avons le coeur à la fête.  De toutes façons ils ont envoyé le saint à Bollullos pour ne pas qu'on y foute le feu, ça m'étonnerait qu'il y ait fête cette année... 

- père...

- oui?

- tu n'as pas pris ton fusil...

- non

Il n'y avait aucune interrogation dans les paroles de Paco, il constatait, résigné.

- Dors maintenant... Tiens, je te laisse une couverture, les nuits peuvent être fraîches avec les vents de l'océan, tu n'auras qu'à tendre la main et te couvrir.  Moi je vais commencer ton chien et regarder les étoiles tant que le feu m'éclaire un peu.

Antonio sortit et s'installa près du feu, il prit son couteau, ramassa la branche que Paco avait choisit en arrivant à l'oliveraie et se mit à tailler le bois méthodiquement, enlevant l'écorche puis creusant jusqu'à deviner une forme animale.  Régulièrement il levait la tête comme pour s'assurer que la nuit restait paisible, il finit par s'assoupir sur son travail alors que les braises brillaient encore.  

Le silence mêlé des bruits furtis des animaux sylvestres et du vent sifflant dans les arbres le berçait.  Il pensait à José et à Antonio, là haut dans la guerrilla, dormant à même le sol.  

Le 18 juillet, en apprenant le coup d'Etat, ils étaient sortis précipitament chercher les quelques misérables armes qu'ils avaient récupérées à la caserne et les avaient distribuées aux membres du conseil municipal ainsi qu'aux personnes de confiance.  

A quelques uns ils s'étaient mis en tête de monter des barricades de fortune pour empêcher l'entrée des troupes au village, à deux pas de la maison familiale, ils s'étaient afférés pendant des heures, transportant des pierres, des briques, des meubles, tout ce qu'ils avaient pu trouver pour un barrage qui ne pourrait pas arrêter les bombardement.   Pendant ce temps, un groupe d'hommes passait de maison en maison pour réquisitionner les armes qu'ils savaient trouver chez les gens de droite.  Ils espéraient ainsi contenir les troupes.

Depuis sa porte, Antonio voyait courir Miguel pour approvisionner les hommes en eau.  Miguel était à peine sorti de l'enfance, il ne devait pas avoir plus de 16 ans.   Il avait dans le regard toute l'espérance du monde.  Miguel croupissait aujourd'hui dans la prison de fortune aménagée à l'hotel de ville.  Il avait été un des tout premiers à avoir été emprisonné dès la prise du village le 28 juillet.  Il serait bientôt emmené pour la promenade d'où on ne revenait pas. 

Perdu dans ses pensées, il finit par s'assoupir.  C'est un souffle inquiet de vent qui le réveilla.  Il écouta en silence mais n'entendit que les bruits réguliers des grillons et des feuilles caressées par la brise.  Il se leva et alla s'étendre près de son fils sur la paillasse ne prenant pas la peine d'enlever ses bottes.  A quoi bon?  Il s'endormit sur le champ.  Il dormit d'un sommeil tourmenté.

Antonio se réveilla en sursaut au contact glacé d'un canon de fusil, ses yeux se posèrent sur le tricorne d'un garde civil qui pointait son arme sur lui:

- Lève toi fils de pute !!! Lève toi j'ai dit !!! Et prends ton fils avec toi.

Antonio se mit péniblement debout, tout en regardant la paillasse où Paco regardait la scène, les yeux horrifiés, il était livide.

Deux autres gardes civils pointaient leur arme vers eux.  Ils étaient accompagnés de deux falangistes en uniforme bleu et armés jusqu'aux dents.  Antonio les connaissait bien, ils accompagnaient le pharmacien quand il avait perdu le contrôle.

Paco et Antonio sortirent de la hutte les bras levés.   Ni le père ni le fils n'avait besoin de prononcer le moindre mot, le scénario leur était connu, ils se l'étaient répété tant de fois en silence, chacun mesurant sa peur et envisageant le pire.  Ils regardaient en silence les hommes s'affairer dans la hutte, s'emparant des provisions que la mère avait préparées.    
Le temps semblait s'être arrêté pour laisser la place à la terreur.  Les insultes et les coups pleuvaient sur l'enfant et le père.  Il avait essayé de se rebeller pour protéger Paco.  Les hommes lui avaient dit que s'il n'obéissait pas, ils tueraient l'enfant.  Alors il s'était plié à toutes les injonctions et avait aidé Paco à déballer la nourriture et à tout goûter comme ils l'avaient exigé.  Les larmes de rage coulaient sur le visage de l'enfant tandis qu'il mâchait chaque bouchée.  Il ne savait plus combien de temps s'était écoulé depuis qu'il avait ouvert les yeux sur son destin maudit ce matin.

Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsque les hommes, satisfaits, les avaient forcés à préparer les chevaux.  Il ne se souvenait plus du nombre de coups et des insultes.  L'enfant n'en pouvait plus de toute cette nourriture à laquelle les hommes l'avaient forcé à goûter.  Ils avaient ensuite fait monter l'enfant sur son cheval et lui avaient attachés les mains et relié à Antonio auquel ils avaient également attaché les mains.    Le petit cortège se mit en branle sous les coups et les insultes.  Antonio tentait d'insufler confiance à son fils du regard, il gardait la tête haute malgré les entraves qui lui coupaient les poignets, mettant un pas devant l'autre, trébuchant sous les coups, sursautant à chaque insulte.  

Paco était terrorisé, les hommes avaient dit qu'ils le tueraient après avoir tué son père.  Il avait du goûter chaque plat préparé par sa mère comme si cette nourriture risquait d'être empoisonnée. Il n'y a pas de petit profit, les hommes avaient pris avec eux tous les aliments qu'Isabel avait préparé pour la semaine.  Heureusement qu'Antonio était passé la veille et avait pu emporter la nourriture pour eux deux.  La chaleur plaquait sa chemise sur sa peau et le sel cuisant sur son visage lui rappelait encore toutes les larmes de terreur versées en mangeant sous la menace des fusils.  Son pantalon mouillé lui rappelait la honte de ne pas s'être comporté en homme, même si son père lui avait rappelé qu'il avait le droit d'avoir peur, que les hommes avaient peur aussi et qu'il n'était qu'un enfant.

Le père et le fils continuent à avancer, Paco sur son cheval et Antonio tiré derrière, les mains entravées, tentant vaille que vaille de ne pas vaciller sous les coups et les insultes assenés par les 5 hommes qui semblent savourer ce moment de puissance.  Ils ne savent pas combien de temps ils ont marché ainsi tentant de survivre à la peur et à la honte.  Alors qu'ils aperçoivent au loin les restes de Tejada, les hommes bifurquent et les entraînent vers les terres de Santa Ana.  A proximité, Antonio entrevoit Cipriano et Rafael en train de cultiver la terre.  Il ne connaît pas leur nom de famille, au village on les nomme les végétariens.  

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